El Niño, un phénomène fascinant
Sciences
2026-10-08

SOMMAIRE
- D'où vient le nom ?
- Le Pacifique en temps normal : un océan en pente
- Ce qui change pendant El Niño
- Le moteur du phénomène : une boucle qui s'emballe
- Naissance, vie et fin d'un épisode
- La Niña, la sœur opposée
- Comment les scientifiques surveillent El Niño
- Les conséquences dans le monde
- Et en France ?
- Les grands épisodes de l'histoire
- L'épisode en cours (situation au 10 septembre 2026)
- Conclusion
- Sources
Sur les côtes du Pérou et de l'Équateur, les pêcheurs ont remarqué depuis longtemps un phénomène curieux : certaines années, vers Noël, un courant d'eau anormalement chaude longe le littoral et les poissons se font rares. Ils l'ont baptisé El Niño, « l'Enfant », en référence à l'Enfant Jésus.
On sait aujourd'hui que ce courant côtier n'est que la partie visible d'un phénomène bien plus vaste, qui concerne l'ensemble du Pacifique tropical, soit à lui seul près d'un tiers de la surface du globe. Après le cycle des saisons, c'est la principale cause naturelle de variation du climat d'une année sur l'autre à l'échelle de la planète. Pour comprendre ce qui se passe pendant un épisode El Niño, il faut d'abord comprendre comment fonctionne le Pacifique « en temps normal ». C'est ce que propose cet article, étape par étape, rédigé avec l'aide de Claude.
D'où vient le nom ?
À l'origine, les pêcheurs péruviens désignaient par El Niño un léger réchauffement saisonnier des eaux côtières, qui revenait chaque année autour de Noël. Le nom s'est ensuite appliqué aux années où ce réchauffement était beaucoup plus fort et durait plusieurs mois, avec des conséquences graves pour la pêche et des pluies torrentielles sur une côte habituellement désertique.
Pendant longtemps, personne n'a fait le lien avec un autre phénomène, découvert de l'autre côté de l'océan. Dans les années 1920, le météorologue britannique Gilbert Walker, en poste en Inde, cherchait à prévoir les caprices de la mousson. En étudiant les relevés météorologiques du monde entier, il a constaté une sorte de « balançoire » de la pression atmosphérique (le poids de l'air qui se trouve au-dessus de nous, mesuré par le baromètre) entre l'est et l'ouest du Pacifique : quand la pression monte d'un côté, elle baisse de l'autre. Il a appelé ce balancement l'oscillation australe.
Il a fallu attendre 1969 pour que le météorologue norvégien Jacob Bjerknes montre que le réchauffement des eaux décrit par les pêcheurs et la balançoire de pression découverte par Walker sont les deux faces d'un même phénomène, qui associe l'océan et l'atmosphère. Les scientifiques l'appellent depuis ENSO, pour El Niño – Southern Oscillation (El Niño – Oscillation australe).
Le Pacifique en temps normal : un océan en pente

Le Pacifique tropical. En rouge, le réservoir d'eau chaude de l'ouest ; en bleu, la langue d'eau froide le long de l'équateur, à l'est ; la flèche bleue représente les alizés. Le rectangle rouge en pointillés est la zone Niño 3.4, qui sert de référence pour mesurer El Niño. Les points noirs situent Darwin et Tahiti, dont la différence de pression sert à calculer l'indice d'oscillation australe ; les rectangles turquoise correspondent à une variante de cet indice, mesurée directement sur l'équateur. Carte : NOAA Climate.gov (Fiona Martin), complétée par l'auteur à l'aide d'un outil d'IA.
Tout commence avec les alizés. Ce sont des vents réguliers qui soufflent en permanence des régions tropicales vers l'équateur. Déviés par la rotation de la Terre, ils soufflent, le long de l'équateur dans le Pacifique, d'est en ouest : de l'Amérique du Sud vers l'Indonésie et l'Australie.
En soufflant, ces vents entraînent avec eux l'eau de surface, réchauffée par le soleil tropical, et la poussent vers l'ouest, où elle s'accumule. Le résultat est spectaculaire : le niveau moyen de la mer est environ 46 cm plus haut du côté de l'Indonésie que du côté du Pérou, et l'eau de surface y est environ 8 °C plus chaude. L'ouest du Pacifique abrite ainsi un immense réservoir d'eau chaude, parmi les eaux les plus chaudes de la planète.
Sous la surface, l'océan est organisé en couches. En haut, une couche d'eau chaude, brassée par les vagues et le vent. En profondeur, une eau froide, qui n'est jamais chauffée par le soleil. Entre les deux se trouve la thermocline : une zone de transition de quelques dizaines de mètres, dans laquelle la température chute rapidement avec la profondeur. On peut la voir comme la frontière entre l'eau chaude et l'eau froide.
Comme l'eau chaude s'empile à l'ouest, la thermocline y est enfoncée vers 150 mètres de profondeur. À l'est, la couche chaude est très mince, et la thermocline se trouve à seulement 30 mètres environ sous la surface. La frontière entre eau chaude et eau froide est donc inclinée : l'océan est littéralement « en pente ».
Au large du Pérou, cette thermocline peu profonde a une conséquence majeure. Les vents écartent l'eau de surface de la côte, et elle est remplacée par de l'eau qui remonte des profondeurs. C'est ce qu'on appelle l'upwelling (remontée d'eau). Cette eau profonde est froide, mais surtout riche en nutriments, c'est-à-dire en sels minéraux (nitrates, phosphates) issus de la décomposition de la matière organique tombée vers le fond. Ces nutriments nourrissent le phytoplancton, des algues microscopiques à la base de la chaîne alimentaire marine. C'est ce qui fait de la côte péruvienne l'une des zones les plus poissonneuses du monde, notamment pour l'anchois. Cette remontée d'eau froide forme une « langue » d'eau plus fraîche qui s'étire le long de l'équateur, vers l'ouest.
L'atmosphère, elle aussi, s'organise autour de ce contraste. Au-dessus du réservoir d'eau chaude de l'ouest, l'air se réchauffe, se charge d'humidité et s'élève : c'est la convection, le même mouvement que celui de l'air chaud qui monte au-dessus d'un radiateur. En montant, l'air se refroidit et sa vapeur d'eau se condense en énormes nuages d'orage, qui donnent les pluies abondantes de l'Indonésie. Arrivé en altitude, cet air repart vers l'est, puis redescend au-dessus des eaux froides du Pacifique est. Un air qui descend se réchauffe et s'assèche : il n'y forme pas de nuages, ce qui explique en partie le climat désertique de la côte péruvienne. Il revient ensuite vers l'ouest au ras de l'eau, en alimentant les alizés. Cette grande boucle d'air est appelée la circulation de Walker, en hommage à Gilbert Walker.
Cet équilibre est stable tant que rien ne vient le perturber : le contraste entre l'ouest chaud et l'est froid entretient les alizés, et les alizés entretiennent ce contraste. C'est justement ce qui se dérègle pendant El Niño.
Ce qui change pendant El Niño
Pendant un épisode El Niño, les alizés faiblissent sur le Pacifique central et ouest. Par endroits, ils peuvent même s'inverser, et des vents d'ouest apparaissent le long de l'équateur. L'eau chaude accumulée à l'ouest n'est alors plus retenue. Elle reflue vers l'est, un peu comme l'eau d'une baignoire qui revient en arrière quand on cesse de la pousser avec la main.
Sous la surface, la thermocline remonte à l'ouest et s'enfonce à l'est : elle s'aplatit. Au large du Pérou, la remontée d'eau ne s'arrête pas forcément, mais l'eau qui remonte provient désormais de la couche chaude, épaissie, et non plus des profondeurs froides. L'upwelling devient inefficace : il ne refroidit plus la surface et n'apporte plus de nutriments. Les eaux de surface du Pacifique est se retrouvent alors plusieurs degrés au-dessus de leur température habituelle. Les scientifiques parlent d'anomalie de température : l'écart entre la température mesurée et la moyenne habituelle pour la saison.
Dans l'atmosphère, les nuages et les pluies suivent l'eau chaude. La zone de convection quitte l'Indonésie et se déplace vers le centre, voire l'est du Pacifique. L'Indonésie, la Papouasie et le nord de l'Australie se retrouvent sous de l'air descendant et sec, ce qui favorise les sécheresses. À l'inverse, les côtes du Pérou et de l'Équateur, normalement arides, peuvent recevoir des pluies diluviennes.
C'est ici que l'on retrouve la balançoire de Walker. Pour la mesurer, les météorologues utilisent l'indice d'oscillation australe, calculé à partir de la différence de pression atmosphérique entre Tahiti, au centre du Pacifique, et Darwin, au nord de l'Australie. En temps normal, la pression est plus élevée à Tahiti, sous l'air descendant, qu'à Darwin, sous l'air ascendant : l'indice est positif. Pendant El Niño, la situation s'inverse et l'indice devient durablement négatif.
Le moteur du phénomène : une boucle qui s'emballe
Pourquoi un simple affaiblissement des vents peut-il bouleverser tout un océan ? La réponse tient en un mot : rétroaction. On parle de rétroaction lorsque l'effet d'un phénomène agit en retour sur sa propre cause. Elle est dite positive quand elle amplifie cette cause. L'exemple le plus connu est l'effet Larsen : un micro placé devant un haut-parleur capte le son qui en sort, l'amplifie, le renvoie dans le haut-parleur, et ainsi de suite jusqu'au sifflement strident.
Le Pacifique fonctionne de la même façon. Si les alizés faiblissent un peu, la remontée d'eau froide diminue à l'est, donc l'est se réchauffe. L'écart de température entre l'ouest et l'est se réduit, et avec lui l'écart de pression qui faisait souffler les vents. Les alizés faiblissent alors encore davantage, ce qui réchauffe encore l'est, et ainsi de suite. Bjerknes, qui a décrit ce mécanisme, parlait de « réaction en chaîne ». On l'appelle aujourd'hui la rétroaction de Bjerknes.
Cette boucle fonctionne aussi dans l'autre sens : si les alizés se renforcent, l'est se refroidit, le contraste augmente et les vents se renforcent encore. Le système océan-atmosphère du Pacifique est donc capable de basculer d'un état à l'autre. Reste à comprendre ce qui donne la première impulsion, et ce qui finit par arrêter la machine.
Naissance, vie et fin d'un épisode
Le climatologue français Éric Guilyardi résume le déclenchement d'un El Niño par une image : il faut à la fois de l'essence et des étincelles.
L'essence, c'est la chaleur stockée sous la surface de l'océan. Pendant les années qui précèdent un épisode, l'eau chaude s'accumule progressivement dans le Pacifique ouest et le long de l'équateur : c'est la phase de « recharge ». Pendant El Niño, cette chaleur est déversée vers l'est, puis évacuée vers les latitudes plus élevées : c'est la « décharge ». Une fois le réservoir vidé, il faut plusieurs années pour le remplir de nouveau, ce qui explique en partie pourquoi les épisodes ne se succèdent pas d'une année sur l'autre.
Les étincelles, ce sont les coups de vent d'ouest : des épisodes de vents d'ouest forts, qui soufflent quelques jours à quelques semaines au-dessus du Pacifique ouest, à contre-courant des alizés. Chacun de ces coups de vent pousse l'eau chaude vers l'est et déclenche une onde de Kelvin océanique. Il s'agit d'une onde géante, presque invisible en surface (elle ne soulève la mer que de quelques centimètres), mais qui enfonce la thermocline de plusieurs dizaines de mètres sur son passage. Elle traverse le Pacifique le long de l'équateur, d'ouest en est, en deux mois environ. Lorsqu'elle arrive au large de l'Amérique du Sud, elle réchauffe la surface et peut amorcer la rétroaction de Bjerknes.
Rien n'est automatique pour autant. En 2014, toutes les conditions semblaient réunies pour un El Niño, mais le retour de forts vents d'est en milieu d'année a stoppé son développement. L'épisode ne s'est finalement installé qu'en 2015.
Les épisodes suivent un calendrier assez régulier. Ils commencent généralement à se manifester entre mars et juin, se renforcent pendant l'été et l'automne, et atteignent leur maximum entre novembre et février, ce qui explique pourquoi les pêcheurs péruviens les associaient à la période de Noël. Un épisode El Niño peut durer jusqu'à 18 mois. Ils reviennent de façon irrégulière, en moyenne tous les deux à sept ans.
La fin d'un épisode est le mécanisme le moins bien compris, et les scientifiques avancent plusieurs explications complémentaires. Le réservoir de chaleur se vide, ce qui prive le phénomène de son carburant. Des ondes océaniques, réfléchies sur les côtes de l'ouest du Pacifique, reviennent vers l'est en faisant remonter la thermocline et en ramenant l'eau froide. Enfin, au moment du pic, la zone de vents d'ouest a tendance à se décaler vers le sud de l'équateur, ce qui affaiblit leur effet sur l'océan équatorial. La boucle s'interrompt alors, et peut même repartir dans l'autre sens.
La Niña, la sœur opposée
La Niña (« la petite fille ») est la phase froide du même phénomène. C'est en quelque sorte une version exagérée des conditions normales. Les alizés soufflent plus fort que d'habitude, l'upwelling s'intensifie au large de l'Amérique du Sud et la surface du Pacifique est se refroidit au-delà de la normale. L'eau chaude est repoussée encore plus vers l'ouest, la pente de la thermocline s'accentue et les pluies se concentrent davantage sur l'Indonésie et l'Australie. Ses conséquences sont globalement inverses de celles d'El Niño : inondations dans l'est de l'Australie, saisons cycloniques plus actives dans l'Atlantique, sécheresse renforcée sur les côtes du Pérou et de l'Équateur.
El Niño, La Niña et la phase dite « neutre », celle qui correspond aux conditions normales, sont donc les trois états d'un même système, l'ENSO, piloté par la même rétroaction de Bjerknes, simplement dans un sens ou dans l'autre. Ces phases ne s'alternent pas de façon régulière, comme un balancier. Une forte La Niña suit certains épisodes El Niño, mais pas tous, et le système peut aussi revenir à la phase neutre sans basculer dans l'extrême opposé. Les deux phases ne sont pas non plus symétriques dans le temps : là où El Niño dure au maximum un an et demi, une La Niña peut se prolonger jusqu'à trois ans, comme celle qui s'est étendue de la fin 2020 au début de 2023.
Comment les scientifiques surveillent El Niño
Le Pacifique est aujourd'hui l'un des océans les mieux surveillés du monde. Après l'épisode de 1982-1983, que personne n'avait vu venir, un réseau d'environ 70 bouées ancrées a été installé le long de l'équateur. Ces bouées mesurent en continu le vent et la température de l'eau, en surface comme en profondeur. Des satellites mesurent la température de surface de l'océan, mais aussi la hauteur de la mer, au centimètre près : une eau qui se réchauffe se dilate et fait monter le niveau de la mer, ce qui permet de suivre depuis l'espace le déplacement de l'eau chaude et le passage des ondes de Kelvin. Des milliers de flotteurs dérivants, du réseau international Argo, complètent ces observations. L'ensemble alimente des modèles numériques capables de prévoir l'évolution d'ENSO plusieurs mois à l'avance.
Pour suivre l'état du Pacifique, les scientifiques ont découpé l'océan équatorial en quatre zones de surveillance. La zone Niño 1+2 longe les côtes de l'Équateur et du Pérou (de l'équateur à 10° Sud, entre 90° et 80° Ouest). La zone Niño 3 couvre l'est du Pacifique équatorial (de 5° Nord à 5° Sud, entre 150° et 90° Ouest). La zone Niño 4 s'étend de part et d'autre de la ligne de changement de date (de 5° Nord à 5° Sud, entre 160° Est et 150° Ouest). Enfin, la zone Niño 3.4, à cheval sur les zones 3 et 4 (de 5° Nord à 5° Sud, entre 170° et 120° Ouest) et visible sur la carte en début d'article, sert de référence, car c'est là que les variations de température influencent le plus l'atmosphère.
À partir des températures relevées dans cette zone, on calcule un indice, c'est-à-dire un nombre unique qui résume la situation. Pour l'agence américaine NOAA, qui fait référence en la matière, on parle de conditions El Niño lorsque la température moyenne de la zone Niño 3.4, calculée sur trois mois, dépasse sa normale d'au moins 0,5 °C et que l'atmosphère réagit en conséquence (affaiblissement des alizés, déplacement des pluies). Pour La Niña, il faut un écart d'au moins 0,5 °C en dessous de la normale. Par convention, on qualifie souvent un épisode de faible, modéré, fort ou très fort selon l'ampleur de l'écart, la catégorie « très fort » commençant à 2 °C. Les seuils varient légèrement d'un organisme météorologique à l'autre.
Depuis février 2026, la NOAA a changé sa façon de calculer cet indice. L'ancien indice, appelé ONI, comparait la température de la zone Niño 3.4 à sa moyenne des trente années précédentes. Or l'ensemble des océans tropicaux se réchauffe progressivement, ce qui gonflait l'indice sans que le contraste entre l'est et l'ouest du Pacifique, celui qui fait réellement souffler ou faiblir les vents, ait changé. Le nouvel indice, le RONI (indice océanique Niño relatif), compare la zone Niño 3.4 à la température moyenne de l'ensemble de la ceinture tropicale. Pour prendre une image, c'est comme mesurer la hauteur d'une vague par rapport au niveau de la mer du jour, et non par rapport à un niveau de référence fixe : si la mer monte, la vague n'en devient pas plus haute pour autant.
Les conséquences dans le monde
Les premiers touchés sont les écosystèmes marins du Pacifique est. Sans remontée d'eau profonde, les nutriments manquent, le phytoplancton se raréfie, et toute la chaîne alimentaire en souffre : les anchois se dispersent ou meurent, et avec eux les oiseaux marins et les mammifères qui s'en nourrissent. La pêcherie d'anchois du Pérou, qui atteignait 12 millions de tonnes en 1971, s'est effondrée en 1972, sous l'effet combiné d'El Niño et de la surpêche.
Mais les effets d'El Niño se font sentir bien au-delà du Pacifique, grâce à ce que les scientifiques appellent des téléconnexions : des liens à distance entre le climat de régions éloignées, qui passent par l'atmosphère. Le déplacement de la zone de convection, véritable chaudière de l'atmosphère tropicale, modifie la circulation de l'air à l'échelle de la planète, et notamment la trajectoire des courants-jets, ces vents très rapides qui circulent en altitude et guident les perturbations.
Les effets les plus fréquemment observés pendant El Niño sont des sécheresses en Indonésie, en Australie, en Afrique australe et dans le nord de l'Amérique du Sud, une mousson indienne souvent plus faible, des pluies abondantes sur les côtes du Pérou et de l'Équateur, et un hiver plus humide dans le sud des États-Unis. El Niño agit aussi sur les cyclones. Dans l'Atlantique, il renforce le cisaillement du vent, c'est-à-dire la différence de vitesse ou de direction du vent entre les basses et les hautes couches de l'atmosphère, qui « décapite » les cyclones en formation : les saisons d'ouragans y sont souvent moins actives. Dans le Pacifique, au contraire, les eaux plus chaudes favorisent la formation de cyclones plus à l'est que d'habitude.
Ces effets restent des tendances statistiques, pas des certitudes. L'épisode de 1997-1998, l'un des plus forts jamais mesurés, n'a par exemple pas provoqué de sécheresse en Inde, où la mousson a même été légèrement supérieure à la normale. Chaque épisode est différent, et d'autres phénomènes climatiques peuvent amplifier ou contrarier ses effets.
El Niño influence enfin la température moyenne de la planète. En libérant dans l'atmosphère une partie de la chaleur stockée dans l'océan, un épisode typique augmente temporairement la température moyenne mondiale de 0,1 à 0,2 °C. Cet effet se manifeste avec un décalage de trois à quatre mois après le pic dans le Pacifique, ce qui explique pourquoi l'année qui suit un fort El Niño est souvent particulièrement chaude. À l'inverse, La Niña tend à rafraîchir temporairement la planète. Selon l'Organisation météorologique mondiale, rien n'indique à ce jour que le réchauffement climatique rende les épisodes El Niño plus fréquents ou plus intenses, mais il peut en amplifier les effets, en s'ajoutant à eux.
Et en France ?
En France métropolitaine, l'influence d'El Niño est faible. Selon Météo-France, l'Europe n'est pas directement touchée : un lien statistique existe, surtout en hiver, mais il est nettement plus faible que celui d'autres phénomènes qui pilotent le temps sur notre continent, comme les variations de la circulation atmosphérique au-dessus de l'Atlantique Nord. Il serait donc hasardeux d'attribuer un hiver doux, froid ou pluvieux à El Niño.
La situation est différente dans les Outre-mer tropicaux. En Nouvelle-Calédonie, El Niño augmente le risque de sécheresse. En Polynésie française, ses effets varient selon les archipels : les Marquises connaissent plutôt de fortes pluies et de la chaleur, les îles de la Société un risque accru de cyclones, peu fréquents en temps normal, tandis que les Australes ont un temps plus sec et moins chaud. Aux Antilles, El Niño s'accompagne souvent d'une saison cyclonique atlantique moins active.
Les grands épisodes de l'histoire
Les mesures modernes ont permis de suivre plusieurs épisodes majeurs depuis les années 1950. L'épisode de 1972-1973 est resté dans les mémoires pour l'effondrement de la pêche à l'anchois au Pérou. Celui de 1982-1983, le plus fort mesuré jusqu'alors, a surpris la communauté scientifique, qui ne l'avait pas prévu : c'est lui qui a conduit à la mise en place du réseau de bouées dans le Pacifique.
L'épisode de 1997-1998 est devenu la référence du XXe siècle : pluies torrentielles au Pérou et en Équateur, gigantesques incendies de forêt en Indonésie favorisés par la sécheresse, et blanchissement massif des récifs coralliens dans de nombreuses régions du monde. Celui de 2015-2016 a atteint une intensité comparable, et l'année 2016 est devenue à l'époque la plus chaude jamais mesurée. Plus récemment, l'épisode de 2023-2024, de forte intensité, a suivi trois années consécutives de La Niña.
On lit souvent dans la presse l'expression « super El Niño » pour désigner les épisodes les plus intenses. Elle est parlante, mais il ne s'agit pas d'une catégorie officielle : l'Organisation météorologique mondiale ne l'utilise pas.
L'épisode en cours (situation au 10 septembre 2026)
Pour suivre un épisode El Niño, la source de référence est le bulletin publié par le Climate Prediction Center (CPC), le centre de prévision climatique de la NOAA, l'agence américaine chargée de l'observation de l'océan et de l'atmosphère. Ce bulletin, appelé ENSO Diagnostic Discussion, fait le point chaque mois sur l'état de l'océan et de l'atmosphère dans le Pacifique, et présente les prévisions pour les saisons à venir. Il est publié le deuxième jeudi de chaque mois. Entre deux bulletins, le CPC met à jour ses données chaque semaine, le lundi.
Chaque bulletin indique un statut d'alerte. Une « veille » signale que les conditions sont favorables à l'apparition d'El Niño ou de La Niña dans les mois qui viennent. Un « avis » indique qu'un épisode est en cours. Un « avis final » annonce sa fin. De son côté, l'Organisation météorologique mondiale publie chaque trimestre un bulletin de synthèse, et Météo-France analyse les effets attendus pour la France et les Outre-mer.
Dans son bulletin du 10 septembre 2026, la NOAA maintient le statut d'avis : un épisode El Niño est en cours et continue de se renforcer. En août, l'anomalie de température de surface atteignait +1,8 °C dans la zone Niño 3.4, +2,5 °C dans la zone Niño 3 et +3,4 °C au large du Pérou (zone Niño 1+2), avec des anomalies dépassant +3 °C en surface dans l'est du Pacifique équatorial. Sous la surface, la thermocline est plus profonde que la normale, avec par endroits des eaux plus de 10 °C au-dessus de leur température habituelle. On retrouve tous les ingrédients décrits dans cet article : vents d'ouest anormaux du Pacifique ouest jusqu'au centre-est, pluies déplacées vers le centre et l'est du Pacifique, déficit de pluies sur l'Indonésie, et indice d'oscillation australe négatif.
Pour la fin de l'année, la NOAA estime à plus de 90 % la probabilité d'un épisode très fort pendant l'automne et l'hiver 2026-2027. Pour la période d'octobre à décembre, elle estime à 75 % la probabilité d'un épisode historique, dont l'intensité dépasserait celle de tous les épisodes mesurés depuis 1950, ce qui correspond à un indice RONI d'au moins +2,5 °C. La NOAA rappelle toutefois qu'avec un épisode de cette ampleur, les effets habituels d'El Niño deviennent plus probables, mais ne sont pas garantis.
Ces chiffres sont à lire avec prudence. Ils sont calculés avec le nouvel indice RONI, et les comparaisons avec les épisodes passés dépendent de la méthode de calcul retenue. Ce sont par ailleurs des prévisions, susceptibles d'évoluer d'un mois à l'autre. Pour la France, Météo-France rappelle que l'Europe n'est pas directement concernée et que la chaleur de l'été 2026 en Europe de l'Ouest n'est pas liée à El Niño.
Le prochain bulletin de la NOAA est attendu le 8 octobre 2026. Cette partie sera mise à jour à sa parution.
Conclusion
El Niño n'est ni une anomalie récente ni un dérèglement : c'est un phénomène naturel, qui existe depuis des millénaires et que l'on retrouve dans les archives climatiques des coraux et des sédiments. Il naît d'un dialogue permanent entre l'océan et l'atmosphère, capable de s'emballer sous l'effet d'une simple rétroaction. En un siècle, on est passé de l'observation de pêcheurs péruviens à un réseau mondial de bouées, de satellites et de modèles capables de l'anticiper plusieurs mois à l'avance. Ses effets régionaux restent en revanche difficiles à prévoir avec précision, car chaque épisode est unique et interagit avec d'autres phénomènes climatiques. C'est ce qui en fait, encore aujourd'hui, un sujet de recherche particulièrement actif.
Sources
NOAA Climate Prediction Center, ENSO Diagnostic Discussion, bulletin du 10 septembre 2026 : cpc.ncep.noaa.gov
NOAA, conditions normales du Pacifique (niveau de la mer, température, thermocline) : noaa.gov
NOAA Climate Prediction Center, les quatre zones Niño : cpc.ncep.noaa.gov
National Weather Service, passage à l'indice RONI (février 2026) : weather.gov
National Weather Service, calendrier de publication du bulletin ENSO : weather.gov
NOAA Climate.gov, blog ENSO : climate.gov
Columbia University (IRI), Bjerknes et le lien entre El Niño et l'oscillation australe : iridl.ldeo.columbia.edu
Organisation météorologique mondiale, El Niño / La Niña : wmo.int
NASA Earth Observatory, El Niño : earthobservatory.nasa.gov
NASA JPL, effets biologiques d'El Niño (pêche péruvienne) : jpl.nasa.gov
American Museum of Natural History, ENSO et sécheresses : amnh.org
Reporterre, entretien avec Éric Guilyardi : reporterre.net
Outremers360, effets d'El Niño dans les Outre-mer d'après Météo-France : outremers360.com
